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Lundi 19 juin 2006

Salut à tous,

Bon eh bien l'année s'achève et les partiels avec, ce qui est une bonne chose. J'espère que pour la plupart, ces exams se seront bien passés malgré les problèmes de l'année...

Pour parler de l'avenir de ce blog, je propose de le continuer pour l'année prochaine, en sachant très bien que le nombre de matières proposées étant beaucoup plus grand, ilsera clair que les matières que j'étudierai ne satisferont pas tout le monde, c'est pourquoi, si ceux qui ont mon mail veulent me donner un coup de pouce pour les futures matières que je ne traiterai pas, ce sera reçu avec plaisir...

Voilà, profitez tous beaucoup de vos vacances pour ceux qui y sont déjà, car pour moi ce n'est pas encore le cas et à la rentrée!!!!

Mercredi 7 juin 2006

XVIIIè FRANCAIS

 WATTEAU (Antoine) 1684-1721

Lorsque naît Watteau, sa ville, Valenciennes, n’est française que depuis six ans. Il meurt deux ans seulement avant le Régent, un an avant le sacre de Louis XV. Il incarne néanmoins le prototype du peintre français, l’initiateur de l’art Louis XV. Sa peinture se définit par le titre joyeux de fête (galante) ; pourtant on se plaît à en souligner la mélancolie. Peintre de femmes en élégants manteaux de satin, il n’en représente pas moins les bergers et les villageois, comme les humbles Savoyards, et porte le même intérêt aux acteurs du drame classique qu’aux arlequins de la comédie italienne . Tels sont quelques-uns des paradoxes qui façonnent l’image de Watteau et dont il est malaisé, aujourd’hui encore, de se débarrasser, alors que tant d’écrits lui ont été voués, que l’on a rédigé des catalogues de ses peintures et de ses dessins, qu’on lui a consacré des expositions, que des colloques essayant de faire le tour de sa production et de son influence ou analysant sa technique ont été organisés. Au reste, on a parfois peine à travers cette immense production écrite, à faire la part de ce qui relève de l’artiste proprement dit et du mythe qui l’entoure pratiquement depuis sa mort à trente-sept ans, cet « âge fatal à la peinture », qui incita ses contemporains à le comparer à Raphaël. Si l’on ajoute que cette courte vie, cette carrière plus brève encore sont entourées de mystère, ou tout au moins émaillées d’interrogations, dont on a l’impression qu’ils ont été volontairement entretenus par Watteau lui-même, on se rend compte qu’il convient de privilégier les quelques éléments dont nous disposons pour mieux comprendre son œuvre.

 Une vie mystérieuse

Une petite poignée d’éléments précis jalonnent la biographie de Watteau. Le reste ne s’appuie que sur les témoignages, parfois contradictoires, de ses contemporains, sans qu’il ait été possible de les valider par des documents d’archive. Il naît à Valenciennes le 10 octobre 1684 (encore qu’un chercheur ait récemment avancé l’hypothèse qu’il s’agirait d’un homonyme, le futur peintre pouvant en réalité être plus âgé de quelques années) ; son père, charpentier et maître couvreur, le met en apprentissage chez un peintre médiocre, Gérin, qui meurt en 1702. C’est à cette date, semble-t-il, que Watteau décide de tenter sa chance à Paris, où l’aurait emmené un décorateur, de passage à Valenciennes, appelé à l’Opéra.

Sans ressources à Paris, il commence par travailler pour un peintre nommé Métayer, puis échoue chez un marchand du pont Notre-Dame, qui l’emploie comme copiste, notamment de tableaux d’après Gérard Dou. Ce travail rebutant lui permet tout au moins de ne pas mourir de faim, et lui laisse un peu de temps pour dessiner tout ce qu’il voit. Et c’est sans doute vers 1704 qu’il rencontre celui qui devait changer, ou du moins avancer le cours de sa carrière, le peintre, dessinateur et graveur Claude Gillot (1673-1722), spécialisé dans les représentations du théâtre de foires. Une communauté de goûts et d’intérêts les réunit, et Gillot prend Watteau pour élève, et sans doute comme collaborateur. Ils traitent des sujets semblables, et l’élève ne tarde pas à dépasser son maître, qui semble en avoir conçu du ressentiment, sinon de la jalousie. Gillot envoie alors son élève chez le célèbre peintre d’ornements Claude III Audran (1658-1734), qui dirige le plus célèbre atelier de décoration de l’époque, travaillant pour les châteaux royaux et princiers, atelier situé au Luxembourg, dont Audran est le concierge (en d’autres termes, le conservateur des collections qui y sont rassemblées). Ce changement de maître, et de logis, doit se situer autour de 1708. Watteau apprend à peindre l’arabesque, à placer ses sujets sur des fonds blancs ou dorés. Il aide Audran, qui apprécie fortement son talent, à Marly, à Meudon, sans doute ailleurs aussi. En avril 1709, Watteau concourt à l’Académie royale pour le prix de peinture, espérant qu’un éventuel succès lui permettrait d’aller en Italie ; un second prix seulement lui est accordé. Déception ou lassitude, il décide de retourner à Valenciennes, sans doute vers la fin de 1709, ayant vendu au marchand Pierre Sirois, futur beau-père de François Edme Gersaint, son premier tableau à sujet militaire. Il n’y reste que quelques mois, et revient à Paris probablement dans le courant de 1710, mais c’est seulement deux ans plus tard que son nom est officiellement mentionné, lorsqu’il est agréé, le 30 juillet 1712, à l’Académie royale de peinture et de sculpture, sur présentation de quelques tableaux, parmi lesquels figure sans doute Les Jaloux (perdu). Le sujet de son morceau de réception est laissé à son choix, mais il faudra plusieurs rappels à l’ordre de la part des académiciens pour que Watteau présente à l’Assemblée, le 28 août 1717, le Pèlerinage à l’île de Cythère (Louvre, Paris), avec lequel il est reçu non comme peintre de « feste galante », c’est-à-dire de genre, comme on l’a toujours écrit, mais comme peintre d’histoire. Pendant les cinq années qui séparent l’agrément de la réception, Watteau habite sans doute chez Sirois, puis (vers 1715-1717) chez le riche collectionneur et mécène Pierre Crozat, dont les relations artistiques comme la magnifique collection de dessins auront sur Watteau une immense influence. En juin 1715, il habite quai Conti lorsque Carl Gustav Tessin, dont le père écrit qu’« il passe pour une merveille à l’âge de vingt ans », vient le voir ; et c’est probablement après sa réception à l’Académie qu’il déménage chez le peintre Nicolas Vleughels (1668-1737), rue des Fossés-Saint-Victor. En 1719, il part pour Londres, où il espère se faire une clientèle selon certains témoignages, se faire soigner selon d’autres, les deux peut-être puisque le célèbre docteur Mead lui achète des tableaux. Il revient à Paris dans le courant de 1720, de plus en plus malade, et habite chez Gersaint, peut-être jusqu’au début de 1721. C’est là qu’il peint « en quelques jours [et] pour se dégourdir les doigts » la fameuse Enseigne (Charlottenbourg, Berlin). Puis, sa santé ne lui permettant plus de rester à Paris, il s’installe à Nogent, peut-être au mois de mai, et y meurt dans les bras de Gersaint, nommé son exécuteur testamentaire, le 18 juillet 1721.

 Formation, influences

La biographie de Watteau, par-delà toutes ses inconnues et incertitudes, fait apparaître certains traits constants de son caractère, ainsi que la fréquentation de personnalités diverses qui expliquent son approche de la peinture, son évolution, les sujets retenus, en constituant un milieu homogène où éclôt cet art singulier. L’insistance est mise avant tout sur l’amour du dessin. Que ce soit à Valenciennes dans sa première jeunesse ou à Paris avant de connaître Gillot, puis en compagnie de celui-ci, Watteau ne cesse de crayonner tout ce qu’il voit : spectacles de la rue, silhouettes, personnages populaires, comédiens, voire paysages, tout lui est prétexte à accumuler sans cesse les croquis, à assembler sur une même feuille divers personnages. Il compose également à la sanguine des motifs d’arabesques, pour Audran et sans doute, auparavant, pour Gillot. S’il copie Rubens au Luxembourg, si sa fascination pour le coloris chaud et la vivacité du pinceau du Flamand est attestée, il ne faut pas pour autant oublier que Watteau est un homme du Nord, qu’il a vu dans sa prime jeunesse des peintures flamandes à Valenciennes et que sa palette aussi bien que certains de ses motifs s’en ressentiront toujours. Mais il s’inspire également de peintures de l’Albane, de Louis de Boullogne ou de Charles de La Fosse. Et lorsqu’il loge chez Crozat, ce sont les dessins des Vénitiens qui le fascinent ; il copie Titien, Campagnola, Giorgione, le Bassan... À Gillot il doit, en partie, sa passion pour le théâtre et pour les acteurs, isolés ou groupés comme dans Arlequin empereur dans la lune (musée des Beaux-Arts, Nantes) ou, plus tard, dans Les Jaloux, La Partie quarrée (Museums of Art, San Francisco), L’Amour au Théâtre-Français et L’Amour au Théâtre-Italien (Staatliche Museen, Berlin Dahlem). Et bien après avoir quitté Audran, il continue à inventer et à peindre des arabesques pour des dessus de porte, des paravents, des panneaux de boiserie, mais aussi des écrans, des couvercles de clavecin. De même est-ce sans doute à une commande de Sirois qu’il doit d’avoir peint ses premiers sujets militaires, qui constitueront une part importante de sa production peinte et dessinée, pour laquelle on doit sans doute également prendre en compte le voyage à Valenciennes de 1709-1710, qui lui fait parcourir les routes encombrées d’une soldatesque minable. Chez Crozat, il est amené à peindre des sujets mythologiques, ces Saisons de format ovale pour la salle à manger – seule subsiste L’Été, à la National Gallery de Washington –, dont le modèle vient peut-être de Charles de La Fosse, mais pour lesquelles Watteau multiplie les dessins préparatoires. Par l’intermédiaire de Crozat, sans doute, il rencontre, vers 1715, l’ornemaniste-architecte Gilles Marie Oppenord, dont il possède des dessins de fontaines, et c’est chez lui qu’il connaîtra la pastelliste vénitienne Rosalba Carriera lors de son séjour à Paris en 1720. C’est encore dans l’hôtel du mécène qu’il rencontre le comte de Caylus et Nicolas Hénin, avec qui il dessine. Hénin sera l’un des quatre légataires de ses dessins, après l’abbé Haranger, avec Gersaint et le teinturier Jean de Jullienne (1686-1766), ami de Watteau dont il possédera un moment l’essentiel de la production peinte, qu’il fera graver, ainsi que quelque trois cent cinquante de ses dessins. S’étonnera-t-on dès lors de voir apparaître parmi les biographes de Watteau les noms de Jullienne, de Gersaint, de Caylus, auxquels on ajoutera celui d’Antoine La Roque, rédacteur du Mercure de France, dont Watteau a fait un portrait historié et qui possède de nombreux dessins et des peintures de l’artiste ?

 Watteau peintre

Les Plaisirs du bal, Sérénade italienne, L’Enchanteur, Le Conteur ou L’Indiscret, La Game d’amour, L’Île enchantée... autant de titres qui évoquent ces représentations de fêtes galantes dont Watteau est plus ou moins le créateur, donnant une tonalité particulière à la peinture du XVIIIe siècle. Rappelons toutefois que s’il est l’inventeur de ces sujets, leurs titres sont postérieurs à sa mort, puisque ce sont ceux des estampes que l’on a tirées de ses tableaux et que ces titres mêmes restent d’une grande ambiguïté : ainsi ignorons-nous si Les Fêtes vénitiennes (National Gallery, Édimbourg) ou L’Isle de Cythère (Städelsches Kunstinstitut, Francfort) font allusion à un épisode des pièces de ce nom, ou sont censées les représenter. C’est tout le problème de la définition de la fête galante, et de la frontière qui la sépare du théâtre. Dans Sous un habit de mezetin (Wallace Collection, Londres), l’on reconnaît Sirois et sa famille, Vleughels est représenté dans Les Fêtes vénitiennes comme dans Les Charmes de la vie (Wallace Collection, Londres), et il faut voir dans La Famille (coll. part.) les Lebouc-Santussan, familiers et collectionneurs de Watteau. Quelques exemples parmi tant d’autres qui intriguent depuis deux siècles et auxquels on a tenté, souvent vainement, d’apporter des réponses.

Qu’est-ce au juste que la fête galante sinon la réunion, de préférence dans un jardin aux beaux arbres, animé de sculptures et de fontaines, ou sur la terrasse de quelque architecture raffinée d’hommes et de femmes assemblés pour deviser, se conter des mots d’amour, faire de la musique, danser ? Ils sont vêtus d’étoffes soyeuses, aux coloris raffinés, et le retombé des manteaux, les collerettes, les manchettes, les costumes « à l’espagnole » évoquent tantôt les modes du siècle précédent, tantôt les habits « comiques », c’est-à-dire de comédie, de théâtre. Même lorsqu’il peint Les Bergers (Charlottenbourg, Berlin) ou la Danse champêtre (coll. part., États-Unis), Watteau ne peut s’empêcher d’y placer une jeune femme en robe de satin, un jeune homme serré dans un élégant pourpoint et dont le béret est orné d’une plume. L’on ne sait pas davantage si L’Accordée de village ou la Récréation italienne font référence à une représentation théâtrale ou une scène de mœurs. Certes, dans Le Conteur ou la Sérénade italienne, dans Arlequin, Pierrot et Scapin, le Donneur de sérénade et plus encore dans le Gilles-Pierrot , l’ambiguïté semble levée, et l’on a l’impression que Watteau a juste voulu représenter de vrais comédiens dans leurs attitudes et leurs costumes traditionnels. Mais c’est oublier qu’il avait des coffres remplis de costumes de théâtre dont il priait ses amis de bien vouloir se vêtir, et une peinture comme Les Plaisirs du bal (Picture Gallery, Dulwich) regroupe dans une architecture scénographique une cinquantaine de figures, parmi lesquelles un Pierrot, un comédien en costume de Folie, des personnages vêtus à la mode Louis XIII, un page sorti tout droit de chez Rubens, un danseur dans la position de L’Indifférent, et de nombreux élégants et élégantes en robes et manteaux de satin. Cet exemple accompli de fête galante aux personnages multiples ne doit pas faire oublier les peintures consacrées à une seule figure, illustrant un type de comédien ou de danseur comme L’Indifférent et La Finette, La Pollonoise ou La Rêveuse, ou dans un autre registre La Marmotte et La Fileuse, parfois de véritables portraits comme La plus belle des fleurs, Retour de chasse et surtout Le Mezetin, (Metropolitan Museum, New York), personnage dont le visage tourmenté et le dessin préparatoire qui lui sert d’étude montrent clairement que ce costume brillant abrite un individu dont Watteau a cherché – et réussi – à montrer la véritable humanité. Il ne faudrait pas pour autant enfermer la production de Watteau – qui ne nous est connue, pour une proportion d’environ 45 p. 100, qu’à travers les estampes qu’en a fait graver Jullienne dans les deux volumes de son Recueil –dans ce genre « galant et comique », auquel on ajoutera les nombreuses peintures décoratives, chinoiseries, arabesques. Il a également cherché son inspiration dans les sujets militaires et populaires , dans la religion et la mythologie, a traité l’allégorie et le nu féminin, avec une grande sensualité, qu’il se serait reprochée au moment de mourir, demandant qu’on détruisît ses tableaux trop lestes. Nous savons, par les témoignages de ses contemporains, qu’à la peinture Watteau préfère le dessin ; mais la première nourrit mieux son homme, s’expose et se vend plus aisément ; les tableaux font l’objet de commandes, atteignent un plus vaste public que celui des amateurs de dessins. Watteau comprit cela sans doute dès les pénibles années du pont Notre-Dame, et il est vrai que ce que nous connaissons de sa production peinte – dont une grande partie a dû disparaître dès le XVIIIe siècle – est d’une grande abondance pour une carrière d’une vingtaine d’années. Mais nous savons également que cette réticence à peindre, accompagnée d’une hâte de se débarrasser d’une toile commencée, amenait le jeune peintre à de mauvaises pratiques techniques : ainsi ne préparait-il guère ses fonds, et usait-il d’huiles grasses pour diluer ses pigments, rajoutant des couches picturales avant que celles de dessous ne fussent sèches, entraînant ainsi des dommages prématurés. On fait remonter aux années 1730-1740 les premières restaurations nécessaires, peu avant que Caylus dans un discours à l’Académie (1748) ne stigmatisât ces pratiques. Et certains tableaux des années 1710-1712 (L’Accordée de village, Soanes Museum, Londres, ou Les Comédiens sur le champ de foire, Charlottenbourg, Berlin, par exemple) sont remplis d’usures, de croûtes, de craquelures qui en altèrent irrémédiablement la lisibilité. Il faut reconnaître qu’avec les années la pratique s’améliore, soit que le jeune agréé et futur académicien ait suffisamment gagné d’argent pour pouvoir s’offrir des toiles et des couleurs de meilleure qualité, soit encore que ses amis peintres et amateurs ne l’aient mis en garde, lui conseillant de mieux soigner sa peinture s’il voulait accroître sa clientèle. Toujours est-il que ses œuvres des années 1715-1721 sont d’une bien meilleure qualité technique : la restauration, pour l’exposition de 1984 (Grand Palais, Paris) du Pèlerinage à l’Île de Cythère du Louvre a montré une peinture en très bon état, dont l’essentiel des dommages consistait en un jaunissement généralisé. Il peignait, ou esquissait des paysages pour servir de fonds à ses tableaux, et lorsqu’il se mettait à un exécuter un, il plaçait, de façon improvisée et aléatoire, des personnages divers tirés de ses carnets de dessins. Telle est la méthode que nous rapportent ses contemporains.

 Watteau et le dessin

On a vu que Watteau est avant tout décrit comme dessinateur impénitent ; tout lui est bon depuis ses débuts à Valenciennes, et les premiers dessins qu’on lui attribue s’attachent à rendre scènes de la rue ou figures populaires, rapidement mises en place : une estrade, un charlatan, des branchages vite esquissés, la silhouette d’un chien, tout est dit dans une sanguine preste qui ne cherche pas l’effet. Il continue, bien sûr, en arrivant à Paris, qui lui offre un plus grand choix de sujets. Puis c’est la rencontre de Gillot, les déambulations dans les foires et leurs théâtres, et l’accroissement du nombre des figures comiques, de leurs attitudes. À cette époque, et jusque vers 1708-1710, Watteau n’utilise guère que le crayon de sanguine, qui permet des ébauches rapides et pourtant lisibles, qui lui laisse également la possibilité d’en tirer des contre-épreuves, pratique dont il fait un grand usage, car il peut ainsi avoir ses figures « des deux côtés », et donc de pouvoir les employer dans un sens ou dans l’autre. En effet, s’il dessine pour le plaisir, privilégiant nettement ce moyen d’expression sur la peinture, il ne néglige pas pour autant l’aspect utilitaire du dessin, puisqu’il entasse dans des carnets ou des albums croquis et études poussées, souvent recto verso, plus souvent encore regroupées de façon fantaisiste sur une même feuille, sur laquelle on trouve mêlées des études de mains, de têtes, de draperie ou, au contraire, les études d’un même personnage vu de face, de dos et de profil, avec le dessin plus poussé de sa tête.

À partir de 1710, approximativement, Watteau mêle à la sanguine une pierre noire très grasse, plus rarement du graphite, qu’il rehausse, dans ses dessins les plus aboutis, de craie blanche ; ce sont les fameuses feuilles « aux trois crayons », dont la maîtrise n’a guère été égalée par la suite au XVIIIe siècle, même si elle a été à de nombreuses reprises imitée. Parfois Watteau ajoute de l’estompe, rarement un léger lavis, voire de l’aquarelle ; bref, « tout lui était bon excepté la plume ». Tout lui était également bon, on l’a vu, en matière de modèles et de thèmes. Comédiens, danseurs, musiciens, élégantes, gentilshommes, mais aussi, depuis le début, figures de la rue tenant un balai ou un seau, s’appuyant sur une canne ou portant un enfant, soldats faisant l’exercice ou se reposant, vivandières ou cuisiniers qui font partie de ces Escortes d’équipage, Savoyards, rémouleurs et montreurs de curiosité, Persans énigmatiques venus en ambassade en 1715... On a pu remarquer la précision du détail : les mains du violoniste, la bouche du flûtiste se posent comme il convient sur l’instrument dont le facteur peut parfois être identifié, il n’y a pas d’erreur dans la position des pieds du danseur, ni dans la façon dont le soldat tient son fusil ou sa giberne. Dans les très nombreuses représentations d’enfants, Watteau rend à la fois leur expression naïve, émerveillée ou boudeuse, aussi bien qu’une certaine gaucherie dans la façon de porter leur vêtement. Si dans ses célèbres têtes de nègres il rend le ton de la peau davantage au moyen de la sanguine que de la pierre noire, il utilise pour les autres visages ses crayons selon sa fantaisie du moment plus qu’en suivant une méthode prédéterminée, commençant parfois à dessiner les contours à la pierre noire, vite reprise de sanguine pour les chairs, ou bien débutant à la sanguine pour rajouter ensuite le crayon noir qui lui permet de suggérer les cheveux, les cils, les yeux, retouchant le tout d’une craie qui lui permet de faire vibrer les carnations. Mais Watteau dessine également les animaux, les plantes, les paysages, même si une grande partie d’entre eux ont disparu et ne nous sont connus qu’à travers leur gravure. Il lui arrive également de dessiner des scènes à plusieurs personnages dans un paysage (Moïse sauvé des eaux, École nationale supérieure des beaux-arts, Paris, Fête d’amours, Art Institute, Chicago), dont on ne sait trop s’il s’agit de dessins préalables à une peinture envisagée ou de compositions en soi. Cette façon de faire caractérise également certains projets d’arabesques, pour lesquels nous connaissons un dessin préparatoire et une gravure sans savoir si l’étape intermédiaire, la peinture, a été exécutée par Watteau ou non. Il ne faudrait pas non plus oublier les nombreux dessins exécutés d’après les maîtres : dessins vénitiens conservés chez Crozat, peintures italiennes ou flamandes visibles à Paris, au Luxembourg, chez le régent au Palais-Royal ou dans les collections royales. Il est certain que ce qui, aux yeux des amateurs, incarne le mieux le génie du dessinateur ce sont les feuilles où se développent et s’épanouissent ces femmes debout, assises, allongées, faisant la révérence, rêvant, dont la robe aux plis étudiés sert d’écrin au cou – avec parfois un fil de perles ou un simple ruban de velours –, à la naissance des seins, à la nuque sur laquelle retombe une boucle de cheveux ; des femmes assez amies de l’artiste pour qu’il ait pu leur demander de le laisser tourner longuement autour d’elles pour rendre avec une précision sans la moindre sécheresse les plis de leur robe ou de leur manteau, le chapeau posé sur leurs boucles, l’éventail que tient la main, la chaussure qui passe sous la jupe, voire la chemise qui glisse des épaules, découvrant les seins. Parfois, la tête seule l’intéresse, dont il représente chaque profil, le trois-quarts et la face, montrant la plantation des cheveux, leur façon d’être remontés sur la nuque ou le sommet de la tête, retenus ou non par un ruban.... Cette même recherche, comme l’imbrication complexe des crayons, dont on n’arrive pas très bien à déterminer celui qui a servi à tracer les premières lignes du dessin, sert également pour dessiner les têtes d’hommes et d’enfants, comme celles qu’il copie d’après Rubens, Van Dyck ou Le Nain, mais aussi les chiens, les chats, tout ce dont la chair ou le pelage requiert couleur et lumière. Outre leur étonnante qualité, les dessins de Watteau ont le mérite de nous donner des indications sur la chronologie de son œuvre. En effet, autant il est malaisé, voire impossible, de dater ses peintures (et l’on assiste, entre tous les « spécialistes » du peintre à des discussions qui peuvent porter jusque sur cinq ou six ans d’écart, ce qui est beaucoup pour une carrière aussi courte), autant l’on parvient plus ou moins à établir, pour les dessins, une chronologie relative. On commencerait par l’usage exclusif de la sanguine, traitant des dessins anguleux, de petites figures aux traits peu définis, installés en rangées sur une feuille, accusant des relations évidentes avec les dessins de Gillot, des amours personnifiant les saisons ou défilant, voire des comédiens aux silhouettes élancées, à la gestuelle expressive. À la sanguine également sont les premiers dessins d’arabesque, des singeries dans la manière d’Audran. Petit à petit la manière se fait plus large, les personnages sont rendus de façon plus individualisée, leurs visages deviennent davantage des portraits. On a ainsi toute une série de feuilles datables entre 1704-1706 et 1708-1712, les premières étant, il faut le reconnaître, davantage sujettes aux problèmes d’attribution : l’hésitation entre Watteau et Gillot est souvent de mise, d’autant qu’il est arrivé au premier de copier le second, de lui emprunter un ou deux personnages pour les réintégrer soit dans un autre dessin, soit dans une peinture. Autour de 1709-1710, si l’on en croit la date des eaux-fortes que Watteau en a tirées lui-même, il dessine des Figures de mode puis, deux ou trois ans plus tard, des Figures françaises et comiques, petites vignettes à la sanguine où il installe dans un paysage des hommes et des femmes dans des costumes à la mode, d’officiers ou de comédiens, dans la tradition des dessins inventés et gravés par Gillot et pourtant bien révélateurs de Watteau dans l’attention prêtée au détail, dans la souplesse de l’attitude, dans l’expression d’un visage même réduit à quelques millimètres. Au cours des années qui suivent, la sanguine reste prépondérante, qu’il s’agisse de personnages divers, de soldats, de dessins d’après les maîtres, mais la manière de Watteau s’est totalement affirmée : plus d’hésitation, désormais, à le reconnaître dans cette façon de camper une silhouette, de rendre avec précision une attitude ; en même temps, le regard du modèle devient aigu, sa main nerveuse ; des jeux contrastés de hachures et d’ombres rendent la profondeur d’un pli, le bouffant d’une manche. Si la sanguine reste le médium préféré – à cause de ses tons chauds peut-être –, si les grandes arabesques que l’on date autour de 1715 (Le Berceau, National Gallery, Washington ; Le Temple de Diane (Pierpont Morgan Library, New York), si les paysages et les dessins de composition de cette époque sont essentiellement dessinés à la sanguine, il semble que, autour de 1713-1714, Watteau commence à y mêler la pierre noire ou la craie, voire les deux. Après 1715, cette pratique des trois crayons devient prépondérante, en même temps qu’éclate totalement le génie du dessinateur. Tandis que les doigts des modèles deviennent crochus, que les corps s’immobilisent dans une attitude instantanée, les visages acquièrent une plénitude, ils expriment la réflexion, l’attente, la mélancolie, l’angoisse ou l’application, rarement le plaisir. À part la grimace d’un comédien, il n’y a guère de sourires sur les admirables feuilles de têtes où les trois crayons créent l’impression d’une peinture colorée. À propos de regroupements souvent hétérogènes sur une même feuille de têtes, de silhouettes, voire d’animaux, d’échelle différente, parfois tracés dans deux tons de sanguine et que Watteau a pu utiliser dans un tableau, il faut préciser qu’ils n’ont pas forcément été exécutés le même jour, voire à la même époque ; on pense qu’un an ou deux peuvent dans certains cas séparer les dessins d’une même feuille. Par ailleurs, si l’on admet, par simplification, que telle peinture a pu être exécutée peu de temps après les dessins qui l’ont précédée, il arrive également que Watteau y emploie des dessins d’époques différentes. On en a un bon exemple avec L’Enseigne de Gersaint, où l’on retrouve une femme vue de dos dont le dessin est sans doute de plusieurs années antérieur, mais aussi l’employé mettant en caisse le portrait de Louis XIV, dont le dessin doit être à peu près contemporain de la peinture. Il en va de même de certains pèlerins pour le Pèlerinage à l’île de Cythère, son morceau de réception à l’Académie : un dessin, gravé sous le titre de Bon Voyage lui est certainement antérieur de quelques années, d’autres en revanche, montrant des couples, doivent avoir été exécutés en vue du tableau, vers 1716-1717.

 Succès et fortune de Watteau

À sa mort, la réputation de Watteau est établie, ses tableaux se vendent cher, beaucoup ont déjà quitté la France – sans compter ceux qu’il a exécutés à Londres –, ses dessins sont appréciés des amateurs. C’est sans doute la raison, sans parler de leur caractère novateur et de leur exceptionnelle qualité, pour laquelle Jean de Jullienne entreprend de les faire graver par une pléiade d’excellents graveurs, au nombre desquels le jeune François Boucher (1703-1770) se taille la part du lion. Les deux volumes de ces Figures de différents caractères sont publiés en 1726 et 1728. Jullienne ne s’arrête pas en si bon chemin : il fait également graver l’essentiel des peintures de Watteau disponibles sur le marché, et dont un grand nombre lui appartiennent. Les deux volumes de ce Recueil, ajoutés aux deux précédents, ont vraisemblablement un but commercial, à la manière d’un catalogue de vente (particulièrement en ce qui concerne les peintures), mais surtout ils propagent à travers l’Europe les modèles de Watteau, ses inventions poétiques, la grâce de ses personnages, et sont responsables du succès et de la diffusion de la fête galante. Watteau n’avait eu que deux élèves : Nicolas Lancret (1690-1743) , avec qui il devait se fâcher, et Jean-Baptiste Pater (1695-1736), originaire de Valenciennes, rapidement renvoyé par son maître, mais que celui-ci rappela à la fin de sa vie, et qui partagea ses derniers moments, apprenant tout ce qui était possible en quelques mois, et étant chargé de copier certains de ses tableaux après sa mort en vue de leur gravure. Lancret et Pater reflètent, avec des tempéraments différents, les inventions de Watteau, les transcrivent avec une certaine naïveté, parfois une gaucherie d’attitudes, une fidélité sans invention au modèle. La manière de dessiner de leur maître les marque profondément, qu’il s’agisse des figures – femmes gracieuses marchant ou faisant la révérence, musiciens en béret, têtes... – ou des techniques : sanguine et trois crayons, utilisés à la manière de Watteau. Mais il y a aussi les épigones, ceux qu’on a nommés « satellites » de Watteau : Bonaventure de Bar, Octavien, Quillard, puis Ollivier, Pesne à Berlin, Mercier à Londres, et tant d’autres responsables de cette floraison européenne de la fête galante, qui devient l’une des composantes du rococo. Il faudrait aussi nommer François Lemoyne, dont certains dessins ont été attribués à Watteau, Boucher, qui transpose dans son propre registre, plus charnel, les bergeries de Watteau, ou Jacques de Lajoüe, qui introduit dans ses paysages des personnages copiés dans le Recueil Jullienne. Par leur intermédiaire, on arrive à Fragonard, qui sans cela n’eût peut-être pas dessiné ces jeunes femmes en robe de satin, ni peint pour Mme du Barry la fameuse série des Progrès de l’amour, où d’élégants jeunes gens se poursuivent et se courtisent sous des frondaisons. Il faudrait aussi mentionner l’influence des modèles de Watteau, par la gravure, sur les arts décoratifs européens, montrer leur succès en Angleterre comme en Prusse, où Fréderic II collectionne les toiles de Watteau, puis celles de Lancret et de Pater... À l’époque du néo-classicisme, Watteau entre pour quelques décennies au purgatoire des peintres, dont le sortiront avec éclat les Goncourt ainsi que l’engouement du second Empire pour la gravure d’ornement.

 GREUZE (Jean-Baptiste) 1725-1805

Vouée à l’Éros larmoyant ou à la scénographie des vertus familiales, l’œuvre de Greuze est marquée par la liaison qu’il a nouée entre moyens picturaux, superbement dominés, et thématisation littéraire. Son œuvre révèle les goûts explicités et les aliénations secrètes de la brillante société de la France des « philosophes ». Il conduisit sa carrière de peintre hors des moyens traditionnels, s’élevant par toute sorte d’habiletés qui préfigurent les ruses de la promotion publicitaire.

 Une peinture édifiante

Jean-Baptiste Greuze naquit à Tournus : son père le destinait à l’architecture. Il obtint de parfaire ses dons de dessinateur dans l’atelier du peintre lyonnais Grandon, et monta à Paris vers 1750. On y connaît mal ses débuts. Jeune provincial, inconnu et ombrageux, il ne se fixa dans aucun atelier, mais dessinait le modèle à l’Académie. Il eut la chance d’être remarqué par La Live de Jully, un riche amateur curieux de talents neufs. Greuze avait déjà peint son Père de famille expliquant la Bible à ses enfants ; cette peinture séduisit La Live qui l’exposa chez lui, la vanta partout et rendit vite célèbre son auteur. En prenant pour thème cette scène édifiante, qui contrastait si fort avec l’hédonisme rococo, Greuze rencontrait à point le goût tout neuf pour la morale du sentiment ; aussi une bonne part de ses inventions seront-elles vouées à illustrer les délices de la vertu. La faveur qui accueille sa Mère bien-aimée ou sa Dame de charité marque l’avènement en peinture d’un genre sentimental et prédicant qui survivra jusqu’à la fin du siècle suivant, et dont le « réalisme socialiste » produit encore des avatars. Cette peinture didactique doit son succès à l’essor d’une mentalité bourgeoise qui n’épargne pas la classe noble.

Les références littéraires de cet art édifiant furent d’abord anglaises : « best seller » s’il en fut, Pamela, que Richardson sous-titra Virtue Rewarded (La Vertu récompensée), révéla les ressources romanesques d’une émotivité raffinée qui ne tarde pas à engendrer un goût prononcé pour le pathétique. Le spleen ayant traversé la Manche, on découvre avec ravissement le sentiment germanique de la nature. On conviendra avec Rousseau que l’on a des sentiments avant des idées. En 1761, La Nouvelle Héloïse dévoile un monde peuplé d’amants passionnés, de villageois vertueux, d’animaux fidèles et de sages bienfaisants. Cependant, Marmontel publie ses Contes moraux, et Diderot écrit l’Éloge de Richardson qui paraît en janvier 1762 dans le Journal étranger. Greuze se fait l’illustrateur patenté de cet univers d’honnêteté. La faveur publique lui avait donné accès à l’Académie ; reçu comme agréé en 1755, il pouvait désormais exposer au Salon. Il part, cependant, pour l’Italie, en compagnie de l’abbé Gougenot, ce riche connaisseur à qui l’on doit un catalogue de la galerie du Luxembourg. Le séjour romain n’influence guère Greuze qui était déjà formé. Tout comme Boucher, il demeure indifférent aux suggestions de l’antique ; les grands modèles classiques ne paraissent pas l’avoir impressionné non plus ; à peine peut-on supposer une influence de Guido Reni et de Carlo Dolci dont les figures sont proches de ses têtes d’expression. Il quitte l’Italie, en avril 1757. Revenu à Paris, il ne tarde pas à épouser, pour son malheur, la fille du libraire Babuti. L’année 1761 marque une étape importante de la carrière de Greuze. Il expose de bons portraits, notamment un Buste de Mgr le Dauphin – signe de sa faveur – et La Babuti en vestale - signe de son accommodement au goût du temps – : « tout se fait aujourd’hui à la grecque », écrivait Grimm à la même époque. Surtout importe la composition qui deviendra fameuse sous le titre de L’Accordée de village (musée du Louvre, Paris). Vraisemblablement à l’instigation de Diderot, il renouait avec la formule qui avait fait le succès du Père de famille expliquant la Bible. La faveur ne fut pas moindre ; d’autant que Greuze avait eu l’habileté de piquer la curiosité des amateurs en retardant la présentation de l’œuvre. La critique applaudit, et l’on vit même les comédiens italiens mimer le sujet.

Présentation picturale d’un drame bourgeois, le titre exact de l’œuvre est explicite : Un mariage, et l’instant où le père de l’accordée délivre la dot à son gendre. Instant qui solidarise les caractères de douze figures en un ensemble expressif singulier qui est l’essence du jeu théâtral. Greuze répondait de la sorte au programme énoncé l’année précédente par Daniel Webb dans An Inquiry into the Beauties of Painting, traduit par Eidous en 1765 : « Que plusieurs personnes soient présentes à une action à laquelle elles prennent intérêt, cette action excitera naturellement en elles certains mouvemens ; et ces mouvemens seront analogues au caractère et aux affections de chacune d’elles ; la colère, l’amour ou l’étonnement seront exprimés avec précision par chacun des personnages séparés, tandis que les autres se rassembleront par groupes pour se communiquer leurs craintes, leurs doutes et leurs sentimens. » L’originalité de la composition se mesure par opposition aux Pastorales contemporaines de Boucher, images intemporelles d’une Arcadie érotique. Chez Greuze, la relation amoureuse est attestée dans l’image d’une transaction pécuniaire, fixée dans son aspect institutionnel. La rupture thématique détermine l’organisation stylistique ; à l’arabesque des groupements de Boucher fait place une distribution que commande l’ordonnance psychologique de la scène. Cette morale en image enchanta Diderot : « Oh ! que les mœurs simples sont belles et touchantes, et que l’esprit et la finesse sont peu de choses auprès d’elles ! » Greuze n’abandonnera pas une veine aussi fructueuse ; au Salon suivant, celui de 1763, il expose sa Piété filiale qui dépeint un paralytique soigné par ses enfants. L’auteur des Bijoux indiscrets s’en enthousiasme : « Le genre me plaît ; c’est la peinture morale. Quoi donc ! Le pinceau n’a-t-il pas été assez et trop longtemps consacré à la débauche et au vice ? Ne devons-nous pas être satisfaits de le voir concourir enfin, avec la poésie dramatique, à nous toucher, à nous corriger, et à nous instruire à la vertu ? » Greuze demanda un prix énorme de cette scène édifiante ; ce fut Catherine II qui l’acquit, portant au loin la réputation du peintre. Il s’engageait parallèlement dans l’exploitation d’un autre registre thématique, celui de l’érotisme larmoyant. Au Salon de 1765, sa Jeune Fille qui pleure son oiseau mort fit fureur : « Les connoisseurs, les femmes, les petits maîtres, les pédans, les gens d’esprit, les ignorans et les sots, tous les spectateurs sont d’accord sur ce tableau » (Mathon de La Cour).

Greuze cependant organisait ingénieusement ses profits ; il prévit combien l’estampe pourrait lui rapporter en multipliant les images dont tout le mérite était dans la suggestion émotive du sujet. « Les estampes qui ont été gravées d’après Greuze ont fait la fortune des graveurs et la sienne » (Pierre-Jean Mariette). Paris, la province et l’étranger reçurent avec ferveur les estampes de Massard, de Gaillard, de Levasseur et de Flippard avec qui le peintre s’était associé. Greuze et ses compères caressaient habilement la curiosité des amateurs : au dire des Goncourt, ils l’excitèrent « par des recherches et des remarques dont n’avait pas encore usé le commerce de l’estampe française. Il y eut l’allèchement de toute sorte d’états et de différences, une véritable échelle de tirages faite pour piquer le goût ou la vanité de la curiosité. Rien ne fut oublié : épreuves avant la lettre, avant les armes, avant la dédicace, avant l’adresse, avant le titre de peintre du roi, avant le point. »

 Une tentative malheureuse dans le genre historique

On ne vit pas Greuze au Salon de 1767, et l’on murmura qu’il s’était vu fermer le Salon faute d’avoir présenté à l’Académie son tableau de réception. Il y eut, de fait, une lettre de Charles-Nicolas Cochin, le secrétaire de la compagnie, pour rappeler Greuze à son devoir. Il se mit en peine d’une assez médiocre machine à sujet historique, aujourd’hui au musée du Louvre, L’Empereur Septime Sévère reproche à Caracalla, son fils, d’avoir voulu l’assassiner dans les défilés d’Écosse et lui dit : « Si tu désires ma mort, ordonne à Papinien de me la donner avec cette épée. » Cochin déclara au marquis de Marigny que « le tableau que M. Greuze a apporté est rempli d’incorrections de dessin intolérables, d’une couleur triste, lourde et soutenue d’ombres noires et sales ; le faire en est pesant et fatigué ; point de choix dans la manière d’agencer et de draper ; les expressions même qu’il se flattoit d’avoir rendues d’une manière surprenante, outre qu’elles sont équivoques, sont malheureusement attachées à des caractères bas et triviaux. Tout le monde a été surpris et affligé, on se regardait sans rien dire. Il y eut lieu de craindre que le tableau ne fût refusé ; on raisonna par pelotons, et on convint qu’il ne convenoit pas qu’un homme du mérite de M. Greuze fût refusé, quelque mauvais que fût son tableau. » Greuze ambitionnait d’être reçu peintre d’histoire, qualification à laquelle étaient attachées le plus de prérogatives ; on le reçut peintre de genre. Il se cabra contre cette décision, et on ne le revit plus à l’Académie. Cependant, il s’entête à défendre son malheureux essai historique, en fait parade au Salon, en appelle au jugement du public, et en privé impute son échec à Blondel d’Azincourt qui était au mieux avec Mme Greuze. La critique cessa de lui être uniment favorable, et Greuze, piqué, ne parut plus au Salon pour longtemps. La vanité n’était pas le moindre de ses traits de caractère. Certes, le sentiment de s’être élevé par son seul talent, hors de tout atelier, dut-il enfler à l’excès son orgueil : « Oh ! monsieur, s’exclama-t-il un jour, vous allez voir un morceau qui m’étonne moi-même qui l’ai fait. Je ne comprends pas que l’homme peut, avec quelques minéraux broyés, animer ainsi une toile. » Diderot lui-même se lasse de « l’énorme présomption qu’il a de son talent » et gémit, dès 1769, sur « l’indigne nature de ce Greuze ». Après sa mésaventure académique, Greuze eut souci de retrouver la faveur du public par toutes sortes d’artifices. Il expose désormais dans son atelier, mais inspire les gazetiers et coquette avec les amateurs. Ayant annoncé sa Malédiction paternelle, il ne montre d’abord l’ouvrage qu’aux intimes et aux princes du sang. Joseph II en personne, le frère de Marie-Antoinette, visite son atelier qu’il n’ouvre au public qu’après la clôture du Salon. La même année, 1777, il expose son Portrait de Franklin, le grand homme à la mode ; puis, c’est La Cruche cassée (musée du Louvre, Paris) dont il assure le succès en feignant de refuser le droit de la reproduire. Le Journal de Paris annonce cependant qu’un artiste « après avoir contemplé ce chef-d’œuvre, a pu le graver de mémoire et que les souscripteurs de la feuille profiteront ainsi de ce spectacle ». Lié à la littérature de la mélancolie, le genre sentimental trouve encore un fervent accueil. En 1777, les Lettres pittoresques attestent que « le goût de la peinture familiale est passé de l’opéra comique sur la toile. Ce sont autant de situations gracieuses ou attendrissantes tirées de nos drames modernes ». Et l’année suivante, Sautreau de Marsy, qui reconnaît que « M. Greuze ne s’élève pas jusqu’à l’histoire », demande si « l’histoire des passions et celle du cœur humain ne vaut [...] pas l’histoire grecque et romaine ». Greuze continue à dépeindre les émois du cœur féminin aux prises avec les pièges de l’amour, donnant à ses « têtes de jeunes filles un caractère de vérité, des grâces naïves et séduisantes ». Mais la faveur du peintre décroît. Dès 1781, Carmontelle note un discrédit de la peinture de genre au Salon. La vogue de l’antique s’affirme, et le goût du public se porte vers Regnault, Peyron et David. Après la Révolution, qu’il accueillit avec faveur, Greuze reparaît aux Salons de l’an VIII et de l’an X, mais sans succès ; son génie avait cessé de plaire. « Son coloris n’est pas vrai, son dessin n’est pas pur, David nous a tellement habitués à cette pureté que nous prétendons la retrouver partout » (Brunn Neergard, 1800).

 Gestes et expression

Au temps de sa vogue, Greuze plut bien davantage par ses compositions dramatiques que par ses admirables têtes d’expression. De prime abord, il avait perverti sa peinture de prestiges littéraires conformes aux aspirations des classes dominantes. Il a projeté dans l’espace pictural l’organisation scénique des drames bourgeois. Aux conventions symboliques de la peinture de genre, marquées par le rôle allusif des accessoires et des animaux, il ajouta avec brio l’orchestration expressive de la gestualité . L’acmé dramatique est marquée par la conspiration des mimiques ; il inscrit le pathétique dans le conflit des gesticulations : les mains crispées, les yeux roulants, les corps pâmés, tels sont les signes du pathos qui accompagne les malédictions ou l’irruption de la mort. L’enchaînement dramatique de l’ensemble vaut par la justesse des expressions individuelles ; on la trouve encore dans ses figures de jeunes filles qui demeurent en situation par la présence élidée de l’autre, le tentateur ou séducteur, tout proche, en coulisse de la scène dépeinte. L’art que mit Greuze à figurer les mouvements de l’âme répond à un souci contemporain diffus. Le comte de Caylus n’avait-il pas fondé à l’Académie un prix d’expression ? J. C. Lavater ne développe-t-il pas, à partir de 1772, son système physiognomonique appelé à un immense succès, tandis que, en 1785 et 1786, J. J. Engel publie ses Ideen zu einer Mimik. Une équivoque insidieuse marque cependant tout le système expressif de Greuze. On a tout dit sur l’érotisme larvé de ses figures à demi dévêtues, et sur la fausse ingénuité de ses jeunes filles. Les infortunes de l’innocence supportent un moralisme sophistiqué pour jouisseurs que chatouille le mot de vertu. Mais encore, ses édifiantes scènes domestiques sont grevées de toutes sortes d’ambiguïtés. Ses personnages sont de pure convention. « Il a pris ses acteurs, ni dans la bourgeoisie des grandes villes, ni dans le peuple qui, en général, est sans mœurs et sans caractère » (Sautreau de Marsy) ; « il a représenté des paysans de drame plutôt que les naïfs habitants des villages » (Taillason). Personnages fictifs qui désignent emblématiquement l’absence d’un ordre moral. Si, devant La Mère bien-aimée, Diderot s’écrie : « Cela prêche la population et peint très pathétiquement la bonté et le prix inestimable de la paix domestique », Mme de Genlis ne voit dans cette scène qu’« une fricassée d’enfants ». La Malédiction paternelle (musée du Louvre, Paris) qui est l’envers dialectique du serment, ou encore les scènes de remords exhibent les contraventions à un ordre plus dessiné qu’institué. Plus qu’à peindre la prise de parole du tiers état, les dramaturgies de Greuze projettent sur la toile l’imaginaire fantasmatique d’une société de privilégiés en proie aux égarements de la vertu.

 FRAGONARD (Jean Honoré) 1732-1806

Une trop grande célébrité peut nuire à la gloire véritable. En effet, le nom de Fragonard n’est pas de ceux que l’on doit tirer de l’oubli ; sa réputation a toujours été grande, mais faussée par des malentendus. Fragonard passe communément pour un peintre galant et virtuose, l’incarnation parfaite, avec Boucher, du XVIIIe siècle spirituel, léger et polisson. C’est oublier que, lorsqu’il commence à peindre, la Régence est déjà bien loin, et que seize années seulement le séparent de David, qui fut son ami. C’est ramener toute une production, qui fut abondante et diverse, à La Gimblette et à L’Escarpolette. Au demeurant, ce peintre mal jugé est aussi un peintre mal connu : il reste des obscurités et des incertitudes dans la chronologie et le catalogue. Pourtant, on possède assez d’œuvres sûres et datées pour que l’on puisse essayer de dégager les traits principaux de cette attachante figure. Il y a bien chez Fragonard un artiste gracieux, virtuose, quelque peu immoral, la seule image que la postérité semble avoir retenue. Mais il y a aussi un génie audacieux, dont la place dans la seconde moitié du XVIIIe siècle français et européen est tout à fait originale .

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Mercredi 7 juin 2006

PEINTURE FRANCAISE XVIIè SIECLE

VOUET (Simon) 1590-1649

La postérité a reconnu très tôt à Simon Vouet, le peintre parisien le plus important du règne de Louis XIII, un rôle décisif dans la renaissance que connaît la peinture française à cette époque : “Non seulement on luy est obligé”, écrit en 1685 André Félibien dans ses Entretiens sur les vies et les ouvrages des plus excellens peintres anciens et modernes, “d’avoir fait revivre en France la bonne manière de peindre ; mais encore d’avoir fait un grand nombre d’élèves, dont plusieurs se sont rendus considérables dans la Peinture & dans les autres professions qu’ils ont embrassées dépendantes du Dessein”. Cet éloge, que l’auteur nuance ensuite par des critiques sévères concernant paradoxalement la “manière de peindre” de Vouet, a résisté au temps. Pour l’historiographie actuelle, qui s’efforce notamment de mieux cerner, dans une production encore abondante malgré les destructions nombreuses du passé, ce qui revient au maître et à tel ou tel de ses collaborateurs et disciples, elle demeure largement valable.

 Un personnage ambitieux

Fils de Laurent Vouet, un maître peintre parisien, lui-même fils d’un fauconnier du roi d’origine champenoise, Simon Vouet appartient à la bourgeoisie aisée de la capitale. C’est à Paris qu’il reçoit son premier apprentissage, entre 1600 et 1610, probablement auprès de son père. C’est à Paris, hormis les années italiennes, que se déroulera toute sa carrière. Le personnage, qui va occuper le devant de la scène artistique française pendant tout le deuxième quart du XVIIe siècle, ne manque pas de relief. Toujours en mouvement, d’une activité inlassable, Vouet n’inspire pas à ses contemporains que des pensées bienveillantes : “C’est l’homme du monde qui a le plus de présomption et de bonne opinion de soi mesme, et méprise tous les autres...”, déclare en 1627 François Auguste de Thou, “un homme effréné, d’humeur gaillarde, qui cherche son avantage per fas et nefas”, lit-on dans une lettre de Gabriel Naudé au collectionneur romain Cassiano Dal Pozzo. Quelques portraits de Vouet – un dessin d’Ottavio Leoni de 1625, l’Autoportrait du musée des Beaux-Arts de Lyon, une gravure de Van Vorst d’après Van Dyck pour le célèbre recueil de L’Iconographie, et même la pénétrante effigie du maître âgé par son gendre Tortebat que conserve le château de Versailles – montrent en effet un visage spirituel, mobile, aux gros yeux globuleux attentifs et aux lèvres gourmandes. La vivacité, l’ouverture d’esprit, la finesse et la soif de réussite, voire l’avidité que ces traits font entrevoir, ni la vie ni l’œuvre à dire vrai ne les infirment. Bien au contraire. On se souvient du mot lancé par Louis XIII à l’annonce de l’arrivée de Poussin sur la scène artistique parisienne en 1640 : “Voilà Vouet bien attrapé.” Il faut se rappeler aussi que deux ans plus tard Poussin allait s’en retourner à Rome, lassé des intrigues que Vouet ne cessait de fomenter contre lui.

 Londres, Constantinople et Rome

Dans sa jeunesse, Vouet voyagea beaucoup. Son talent fut probablement précoce. Vers l’âge de quatorze ans, écrit Isaac Bullart (Académie des sciences et des arts...) en 1682, “une personne de haute qualité ayant veu ces beaux essays, ou plutost ces chefs-d’œuvre, le choisit pour aller à Londres faire le portrait d’une dame fort considérable par sa naissance et par sa beauté”. Et Bullart de poursuivre : “le sieur de Harlay, Baron de Sancy, ayant esté nommé par le Roy pour aller en qualité de son ambassadeur à la Porte ottomane, il l’invita à le suivre en ce pays, afin d’avoir par son moyen les portraits du Grand Seigneur et des lieux considérables de Constantinople...”. Surtout, comme tant d’artistes de sa génération, Vouet fait le voyage d’Italie. En 1613, il séjourne à Venise ; dès le début de 1614, il est installé à Rome. En 1621, on le trouve à Gênes, en 1626 à Naples. On le verra aussi à Milan, à Parme...

Partout, il observe et glane : sa première manière est d’ailleurs changeante, indéfinissable. Caravagesque, il l’est sans aucun doute : par le milieu bohème qu’il fréquente, d’abord dans la Ville éternelle, avant que la faveur du pape Urbain VIII Barberini, qui le fait travailler à Saint-Pierre, et la renommée ne le portent au principat de l’Académie de Saint-Luc (1624), c’est-à-dire à la plus haute distinction artistique romaine. Caravagesque aussi par les formats à mi-corps, les éclairages latéraux violents et un goût du réalisme qu’il va peu à peu édulcorer sans jamais y renoncer complètement. Le Spadassin du Herzog Anton Ulrich Museum de Brunswick, la Diseuse de bonne aventure d’Ottawa, le David du Palazzo Bianco à Gênes attestent cette appartenance. Mais Vouet témoigne aussi d’autres curiosités. Son étrange Sainte Famille du Prado que l’on croit du début du séjour romain, soit vers 1613, est vénitienne par le paysage et certaines options chromatiques, mais aussi quelque peu influencée par Corrège ; d’une élégance à peine mâtinée de réalisme et pleine d’emphase baroque, les Anges avec les instruments de la Passion de Naples sont bien loin déjà des voyous de Caravage ; fort peu caravagesque encore, malgré la violence du clair-obscur, l’allégorie complexe du Capitole appelée L’Entendement, la mémoire et la volonté. Et puis, on voit poindre chez Vouet, outre ce jeu de lignes sinueuses qui commence à rythmer ses tableaux, un intérêt pour le monumental et le point de vue en contrebas annonciateur des grandes entreprises décoratives de Paris : figures massives empruntées à Michel-Ange dans la Naissance de la Vierge de San Francesco a Ripa, portrait plus grand que nature, en vérité colossal, du prince Giancarlo Doria, raccourcis puissants des deux scènes de la Vie de saint François à la chapelle Alaleoni de San Lorenzo in Lucina (1623-1624). Trois tableaux d’autel, exécutés à la fin du séjour italien, montrent dans ce domaine, d’emblée si important pour l’artiste, une évolution rapide : alors que Le Christ au calvaire (1621) du Gesù de Gênes se réfère encore nettement à Lanfranco et à la peinture lombarde, La Circoncision peinte pour l’église Sant’Angelo a Segno de Naples (1622) et L’Apparition de la Vierge à saint Bruno de la chartreuse de San Martino (1626) préfigurent pleinement ce baroque tempéré, équilibrant si justement la rhétorique et la psychologie, la vérité et l’idéal, qui devait assurer la gloire de l’artiste à Paris. Exécuté à Rome en 1627, le Temps vaincu du Prado , tout en mouvement et en courant d’air, confirme avec un brio supérieur et une sève naturaliste nouvelle, probablement d’inspiration vénitienne, cette tendance dans le genre prometteur de l’allégorie.

 La gloire parisienne

En 1627, Louis XIII rappelle à Paris ce peintre qu’il pensionnait déjà à Rome. Dans la capitale en pleine reconstruction, Vouet s’impose rapidement. En vingt ans, il va multiplier les retables, les décors de galeries et d’appartements et les cartons de tapisseries, sans renoncer jamais au tableau de chevalet. Autour de lui, pour venir à bout des commandes, un important atelier se constitue, où les simples élèves côtoient des spécialistes (du paysage, du décor de grotesques, des animaux, etc.) et des disciples qui sont aussi des collaborateurs : citons, parmi les spécialistes, Juste d’Egmont, Pierre Patel, François Belin, Jean Cotelle, Pieter Van Boucle, Henri Bellange ; parmi les collaborateurs, François Perrier, Pierre Mignard, Noël Quillerier, Michel I Corneille, Charles Poërson, Nicolas Chaperon, Michel Dorigny, François Tortebat, Eustache Le Sueur, Charles Le Brun et Charles Dauphin... On trouve là quelques-unes des futures gloires du siècle. L’entreprise, le mot n’est pas trop fort, garde cependant un caractère familial très marqué ; de fait, au moins quatre des collaborateurs de Vouet lui seront apparentés : Jacques Sarrazin et Michel Corneille qui épousent chacun l’une de ses nièces, plus tard François Tortebat et Michel Dorigny que Vouet mariera à ses filles. Dans une grosse production relativement homogène (des artistes comme Le Sueur ou Le Brun assimileront complètement le style de Vouet avant de s’en détacher) et d’autant plus difficile à appréhender, les spécialistes s’efforcent depuis quelques années de faire la part entre ce qui revient au maître seul, ce qui est le résultat d’un travail d’atelier et ce qui appartient en propre à tel ou tel de ses collaborateurs.

Pour sédentaire qu’elle soit, l’activité de Simon Vouet à Paris donne la même impression de tourbillon que les voyages d’autrefois. De 1627 à 1649, l’entrepreneur de grands chantiers décoratifs qu’il est devenu réalise pour le roi, pour l’aristocratie et pour l’Église une succession de commandes importantes dont la liste, même partielle, est éloquente : en 1629, Vouet peint le retable de l’église Saint-Nicolas-des-Champs ; en 1630-1631, il réalise, avec l’aide de François Perrier, la décoration de la galerie du château de Chilly pour le marquis d’Effiat, puis, pour le président de Fourcy, la galerie du château de Chessy ; en 1632-1635, il travaille pour Richelieu au décor de la galerie des Hommes illustres au Palais-Cardinal (en collaboration avec Philippe de Champaigne) et à la chapelle du château de Rueil ; en 1634, il entame le décor de la galerie supérieure de l’hôtel du surintendant des Finances Claude de Bullion ; en 1635, il peint le maître-autel de l’église Saint-Eustache puis commence une série de douze grands tableaux de l’Histoire de Théagène et Chariclée pour le décor du château de Wideville, propriété de Bullion ; de 1635 à 1637, il peint au château Neuf de Saint-Germain-en-Laye les décors de la chapelle, de l’oratoire du roi et du plafond de la chambre de la reine, commandes parmi les plus importantes de sa carrière ; à partir de 1636, il travaille aussi dans l’hôtel du chancelier Séguier dont il décore la chapelle puis la bibliothèque ; en 1640-1641 viennent des travaux pour les jésuites : retable de l’église professe Saint-Louis et, pour le noviciat des jésuites, une Vierge prenant les jésuites sous sa protection ; à partir de 1644, enfin, quoique son style soit déjà un peu passé de mode, il travaille pour Anne d’Autriche, à Fontainebleau (vestibule de la galerie de Diane) et au Palais-Royal (cabinet des bains, oratoire, chambre et petite galerie).

De tout cela, en particulier des décors profanes, nous n’aurions plus qu’une idée très fragmentaire si l’une des préoccupations constantes de l’artiste n’avait été d’assurer par la gravure la diffusion et la pérennité de son œuvre. Car les grands décors de Vouet, comme tant d’autres, ont largement pâti des destructions consécutives aux changements du goût, avant même celles de la Révolution. Vestiges en effet que les opulentes Allégories de la Vertu, de la Charité et de la Richesse du musée du Louvre et que les deux Nymphes au corsage généreux de Nancy qui proviennent les unes et les autres de décors royaux démembrés, vestiges que les précieuses Vertus cardinales, aujourd’hui dessus-de-porte du salon de Mars à Versailles, mais à l’origine compartiments du plafond de la chambre de la reine au château Neuf de Saint-Germain-en-Laye, vestiges également que les panneaux de la galerie de Chessy aujourd’hui rassemblés dans un appartement parisien, ou encore les tableaux de la chapelle de l’hôtel Séguier, éparpillés entre les musées de Lyon et du Havre et une maison religieuse d’Issy-les-Moulineaux, vestiges tout aussi bien l’admirable Saturne vaincu par l’Amour, Vénus et l’Espérance du musée de Bourges, qui ornait la cheminée du cabinet de l’hôtel de Bretonvilliers dont il fait regretter les fastes, et la non moins exemplaire Allégorie de la Prudence (musée Fabre, Montpellier) provenant de la “chambre de l’alcôve” de la reine au Palais-Royal. Sans oublier les grands chefs-d’œuvre dont on ignore tout de la destination première, tels la célèbre Mort de Didon du musée de Dôle, L’Allégorie des bienfaits de la Paix du musée de Cherbourg ou L’Enlèvement d’Europe de la collection Thyssen.

 Un monde heureux

Sous le pinceau de Vouet et de ses collaborateurs s’anime une humanité aimable, drapée de couleurs éclatantes et baignée d’une lumière blonde ou argentée. Les peintures des retables de Saint-Nicolas-des-Champs (Les Apôtres au tombeau de la Vierge et L’Assomption de la Vierge, in situ), de Saint-Eustache (Le Martyre de saint Eustache et de sa famille, in situ, et L’Apothéose de saint Eustache, musée des Beaux-Arts de Nantes) et de Saint-Paul (La Présentation de Jésus au temple , du Louvre, et L’Apothéose de Saint Louis du musée des Beaux-Arts de Rouen) parvenus “complets” jusqu’à nous attestent la science du décorateur : compositions par grandes masses chromatiques qu’organisent des diagonales, des spirales et des courbes épousant le mouvement des drapés, les gestes et les attitudes des personnages, mises en perspective empiriques, détails réalistes souvent admirables, exécution plus ou moins poussée selon l’effet recherché à distance. En vingt ans, la manière de Vouet évolue sensiblement. La leçon de Guido Reni, qui transparaît curieusement davantage dans l’œuvre parisien que dans les tableaux d’Italie, en est à coup sûr l’une des principales sources. Au début du séjour parisien, il est néanmoins probable que l’influence des artistes du plus grand chantier des années 1620, celui du Luxembourg, exerce sur l’artiste certaines influences : celle de Rubens pour le naturalisme un peu sanguin des figures (voir par exemple les deux tableaux de Nancy : Nymphe essayant la flèche d’un Amour et Nymphe frappée par la flèche d’un Amour), celle de l’Italien Orazio Gentileschi pour le raffinement du coloris et une certaine pompe aristocratique (Allégorie de la Richesse). Dans les années 1640, en revanche, à un moment où le grand style de Vouet est déjà un peu dépassé, la merveilleuse Assomption du musée Saint-Denis à Reims, peinte pour l’oratoire de la reine au Palais-Royal, témoigne, par la préciosité du dessin et du coloris, d’un rapprochement avec le classicisme distingué d’un Laurent de La Hyre ou d’un Le Sueur, cet “atticisme” alors en vogue à Paris. Rien dans tout cela qui vienne réellement étayer les sérieuses et presque paradoxales réserves exprimées par Félibien en 1685 : “Il n’avoit pas un génie facile et aisé, [...] il n’avoit pas un goust exquis dans les Ordonnances, [...] il ignorait la Perspective, & ne scavoit ni l’union et l’amitié des Couleurs, ni l’entente des Ombres et des Lumières.” Félibien, il faut le souligner, écrit à un moment où la leçon de Poussin, codifiée par l’Académie royale, est la référence suprême.

“Il ne pouvoit ordonner un tableau sans voir le naturel.” Cette réserve-là recèle un éloge involontaire. Les œuvres de Vouet, en rupture avec les conventions maniéristes selon la voie tracée par Caravage et par les Bolonais, se réfèrent à la nature, et elles ne sont pas peintes de chic, mais savamment élaborées. “Vouet, rapporte au XVIIIe siècle le collectionneur Mariette, lui [Claude Mellan] recommanda avant tout de dessiner et de soumettre cette étude à toutes les autres.” De fait, un grand nombre de dessins préparatoires pour des figures, exécutés à la pierre noire et rehauts de blanc sur papier beige ou gris, d’après le modèle vivant ou le mannequin drapé ou encore d’invention (on ne sait au juste), et dans une moindre quantité des études d’ensemble mises au carreau, sont conservés. Ces travaux durent être d’une extrême abondance : plusieurs dizaines, dit-on, par tableau. L’important est de voir que la méthode de Vouet va s’imposer à la peinture française pour plus de deux siècles. Ce n’est d’ailleurs pas seulement comme entrepreneur de peinture, mais comme maître à dessiner que Vouet – et son épouse Virginia Di Vezzo – sont recherchés à Paris. Envers Simon Vouet, la dette de l’art français est à coup sûr immense. En plus de l’importance accordée au dessin dans l’élaboration de l’œuvre, la palette de Vouet, cette palette claire – aux lumineux accords de jaune et de bleu, de bleu et de rose, de rose et de vert, etc. – se retrouve jusqu’au XVIIIe siècle chez François Boucher notamment, de même que sa conception de la beauté féminine à peine idéalisée, et la réponse qu’il apporte au besoin éprouvé par une société dont les aspirations spirituelles revêtent parfois les formes les plus austères, d’un monde ensoleillé où le corps respire dans des draperies soulevées par le vent.

 Un art émouvant

Le fait est qu’en dehors des sujets religieux inévitables à l’époque il y a peu d’exemples chez Vouet de cette “peinture d’histoire” dont Poussin, rival vite oublié, fit alors le territoire de la gravité. L’allégorie, divertissement d’homme cultivé, lui seyait en revanche parfaitement. Et pourtant, peut-on taxer Vouet de légèreté, de superficialité ? La tendresse avec laquelle, de tableau en tableau, il répète le visage de sa femme bien-aimée, Virginia Di Vezzo, qui meurt en couches en 1638, suffirait à prouver le contraire. D’autres aspects peuvent être invoqués : la Tentation de saint Antoine du musée de Grenoble, œuvre majeure par la force du coloris et l’originalité du schéma iconographique, semble le fruit d’une méditation très profonde sur l’idée de la lumière et des ténèbres spirituelles. De même, le Christ en croix destiné à la chapelle Séguier (musée des Beaux-Arts de Lyon) est un chef-d’œuvre parce que l’atmosphère de poignante affliction qui en émane ne tient probablement qu’à la subtilité infinie et à la tendresse du coloris. C’est dans ces moments-là que se mesure la grandeur d’un talent qui parvient à susciter l’émotion. Cela se vérifie d’ailleurs dans d’autres registres, plus intimes, de l’œuvre. Dessinateur virtuose, Vouet est l’auteur d’une admirable série de portraits au pastel pour la plupart conservés en mains privées : immortalisant des personnages, pour certains inconnus, de la cour de Louis XIII, ces pastels sont des chefs-d’œuvre de psychologie, que l’on n’attend guère d’un homme qui “méprise tous les autres”. En peinture également, en dehors des chantiers, la gloire de l’artiste fut assurée par d’exquises Sainte Famille et Vierge à l’Enfant, tableaux de dévotion privée, de petit ou de moyen format, comme la Vierge à la rose (musée des Beaux-Arts de Marseille), la Vierge à l’Enfant à la colonne (musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg) ou la Vierge à l’Enfant à l’ange (musée des Beaux-Arts, Caen). Ces œuvres, certes, sont peu de chose comparées aux “grandes machines” des églises, mais elles nous parlent beaucoup plus. À peine ennoblie, toute l’émotion de la maternité y est dans son épanouissement heureux, si différent du recueillement inquiet que lui prête, par exemple, au même moment Georges de La Tour. Peut-on atteindre pareille justesse de sentiment et pareille fraîcheur d’expression sans être soi-même sincèrement touché par le spectacle de l’amour maternel et sans refléter l’émotion du siècle, un siècle dont on dit pourtant qu’il n’aimait guère les petits enfants ?

 LA HYRE LAURENT DE (1606-1656)

Peintre français des débuts du classicisme. Laurent de La Hyre est d’abord formé dans un milieu maniériste : son apprentissage s’est fait à Fontainebleau devant les ouvrages de Rosso et de Primatice (il est un de ceux qui n’iront jamais à Rome), puis à Paris dans l’atelier de Georges Lallemant. On remarque ses premières toiles religieuses qui lui valent des commandes pour Notre-Dame et pour le palais de Richelieu. Il subit l’influence du luminisme des caravagesques ainsi que du dynamisme baroque, au contact des peintres français rentrés de Rome vers 1625-1630 (Vouet et Blanchard). Il gardera un certain goût pour la composition aux fortes obliques, comme en témoigne encore son ultime Descente de Croix (1655, musée de Rouen). Pourtant c’est vers des lignes pures qu’il évolue, sans doute à cause de la leçon de Poussin, avant même le provisoire retour de celui-ci en France (1640-1642). Une telle recherche d’un art mesuré, plein de sobriété, a plus d’évidence dans ses tableaux de chevalet (tandis que les grandes compositions religieuses gardent une veine plus expressionniste). La construction de ces sortes de paysages (en réalité des sujets d’histoire mythologique ou biblique) est plus calme et fait preuve d’une réelle sensibilité de peintre face à une atmosphère. Les éléments traditionnels du vocabulaire classique (chapiteaux, colonnes au fût brisé) sont assimilés par la nature. La lumière d’Île-de-France baigne ces œuvres délicates et un peu austères d’une pâle lueur, un peu mélancolique à la façon des toiles de Claude Lorrain. Jacques Thuillier y voit la trace d’un courant qui porte un profond intérêt au paysage en tant qu’expression d’un élément où évoluent les êtres et les objets et qui finit par devenir une source propre d’émotion. La Hyre a connu de son vivant la célébrité qui lui a valu de figurer en 1648 parmi les douze membres fondateurs de l’Académie royale de peinture, mais les réserves faites par Félibien dans ses Entretiens pèseront sur la destinée posthume de l’artiste. La Hyre a fait l’objet d’une réhabilitation grâce aux travaux menés depuis les années 1960 par Pierre Rosenberg et Jacques Thuillier, et l’ouvrage qu’ils ont publié en 1988, La Hyre, à l’occasion de l’exposition du musée de Grenoble en 1989, est la somme de leurs recherches. Il illustre un classicisme à la fois savant (perspective), sensible (coloris clair, lumière), d’une poésie plus personnelle qu’il n’y paraît au premier abord, où l’Antiquité est source de méditation et d’imagination.

 LE SUEUR (Eustache) 1616-1655

Considéré au XVIIIe siècle comme « le Raphaël français », Le Sueur fut pendant longtemps une des plus grandes figures de l’histoire de l’art, l’égal au moins de Poussin et de Le Brun et l’un des fondateurs du classicisme. Mais il a connu, dès le milieu du XIXe siècle, une désaffection progressive. Toute une légende sentimentale s’élabora autour de lui, le présentant comme un peintre pauvre et persécuté, tendre et pieux, une sorte de Fra Angelico parisien. Cette célébrité équivoque devait le faire taxer de mièvrerie et d’académisme – d’autant plus que beaucoup de ses œuvres avaient disparu ou s’étaient mal conservées, et que certaines avaient été imitées jusqu’à l’affadissement. Aujourd’hui seulement, le renouvellement des recherches sur le XVIIe siècle français fait réapparaître dans sa variété et sa complexité un art très concerté, toujours en évolution, dont le charme demeure intact.

 L’élève de Simon Vouet (1635 env.-1644)

Né à Paris en 1616, Eustache Le Sueur appartient à un milieu d’artisans (son père était tourneur en bois). Des dons précoces et sans doute des attaches familiales lui permettent d’entrer vers 1632 dans le plus célèbre et le plus actif des ateliers de la capitale, celui de Simon Vouet, revenu d’Italie en 1627. Il y demeure plus d’une dizaine d’années et y reçoit une formation de peintre et de décorateur, qu’il complète – à défaut du traditionnel voyage à Rome – par la visite des palais royaux, comme Fontainebleau, et des premières grandes collections parisiennes, riches en tableaux italiens de la Renaissance et du début du XVIIe siècle. Sa facilité et son lyrisme éclatent dès ses premières œuvres, peintes sous la direction de Vouet et d’après les dessins de celui-ci, notamment la série de modèles de tapisseries inspirés du Songe de Polyphile (cinq tableaux conservés : Getty Museum, Malibu ; musée de Tessé, Le Mans ; musée Magnin, Dijon ; musée des Beaux-Arts, Rouen ; Residenzgalerie, Salzbourg). Leur élaboration, échelonnée sur plusieurs années, permet de constater une évolution : si les premières compositions, opulentes et chargées de figures, se soucient peu de construction et de vraisemblance, les dernières manifestent en revanche une rigueur et une sobriété plus grandes. De la même époque datent des sujets mythologiques (Vénus endormie et l’Amour, env. 1638, California Palace of the Legion of Honor, San Francisco), bibliques (Amnon et Thamar, env. 1636, The Metropolitan Museum, New York) ou historiques (Coriolan, env. 1638, Louvre, donation Kauffmann et Schlageter, Paris). Œuvres pleines de brio, voire de sensualité exacerbée, traitées dans un coloris clair et raffiné. Il faut y ajouter des productions plus modestes, où le peintre réutilise les formules qui ont assuré le succès de Vouet, mais avec plus d’élégance et de discrétion : des Sainte Famille, des Vierge à l’Enfant, mais aussi des portraits, que l’on peut regrouper autour de la Réunion d’amis (Louvre, env. 1640) , à la fois chaleureuse et d’une fine mélancolie, où l’artiste s’est représenté à son chevalet. Quelques gravures d’illustration fournissent des points de repères chronologiques, comme David et Goliath (1645, gravure ornant la thèse de Claude Bazin de Champigny), qui marque un tournant par la simplicité et la solidité de la composition.

 Le style sévère (1645-1650)

En 1644 ou 1645, Le Sueur est reçu maître dans sa corporation avec un Saint Paul exorcisant un possédé (perdu, connu par la gravure), qui témoigne d’une orientation nouvelle, au contact des modèles fournis par Raphaël et ses graveurs, et par Nicolas Poussin (qui venait de séjourner à Paris en 1640-1641). En 1645, il reçoit la commande d’une série de vingt-deux tableaux relatant la Vie de saint Bruno, destinée au petit cloître de la Chartreuse de Paris (achetée par Louis XVI en 1776, elle se trouve aujourd’hui au Louvre). Aidé de quelques collaborateurs, il y travaille pendant trois ans durant lesquels il s’éloigne définitivement de la manière de Vouet. Son inspiration se fait plus austère, son style plus rigoureux. Les compositions très méditées, auxquelles se rattachent de nombreuses études dessinées d’ensemble et de détails, deviennent logiques. La perspective est soigneusement observée. Les personnages noblement drapés et leurs gestes pleins d’autorité acquièrent une expressivité nouvelle. Moins chatoyant, le coloris participe à l’organisation du tableau. Cette tendance est plus généralement celle de la peinture parisienne des années 1640-1650, moment où se constitue l’Académie royale de peinture et de sculpture (dont Le Sueur est l’un des membres fondateurs) et où des discussions théoriques sur l’art commencent à se faire jour. Un « retour à l’ordre » se dessine, comme le montre clairement Saint Paul prêchant à Éphèse, peint en 1649 pour Notre-Dame de Paris (Louvre), grande composition pyramidale, forte et claire. Le peintre travaille alors sans relâche pour une riche clientèle privée, qui fait décorer ses demeures parisiennes. Il multiplie les sujets tirés de la Bible ou de l’histoire ancienne : Histoire de Tobie pour Gaspard de Fieubet (1645-1647, fragments au Louvre, au musée de Grenoble et dans une collection privée) ; Alexandre et le médecin Philippe pour Jérôme de Nouveau (1648, perdu, gravé) ; Darius faisant ouvrir le tombeau de Nitocris pour M. Vedeau de Grandmont (1649, Ermitage, Saint-Pétersbourg). Son inspiration sait se faire plus aimable dans l’hôtel du financier Lambert de Thorigny. Il y décore le Cabinet de l’Amour (1646-1648, tableaux aujourd’hui au Louvre et panneaux de grotesques dans des collections privées), ensemble précieux où les peintures mythologiques se détachaient sur une riche ornementation. Il excelle également dans la décoration de chapelles et d’oratoires privés : monumentale Résurrection de Tabithe par saint Pierre pour l’église Saint-Étienne-du-Mont (1647, aujourd’hui à l’Art Gallery of Ontario, Toronto), ou délicate Annonciation pour l’hôtel du président Brissonnet (1650, Art Museum, Toledo, États-Unis).

 Les dernières années (1650-1655)

Le Sueur est désormais un peintre à la mode, très demandé. Il est à nouveau appelé à l’hôtel Lambert en 1652, pour y peindre la Chambre des Muses (cinq tableaux représentant les neuf Muses , et un plafond, Phaëton demande à Apollon de conduire son char, tous aujourd’hui au Louvre), et aussi le petit et délicieux Cabinet des Bains (in situ). Avec la fin de la Fronde en 1653, les commandes royales reprennent. Le peintre va travailler au Louvre que l’on rénove, où il réalise plusieurs allégories à caractère politique pour l’appartement des Bains d’Anne d’Autriche et la chambre du jeune Louis XIV, dont seules subsistent aujourd’hui quelques épaves (Junon et Troie et Junon et Carthage à la Pinacoteca Manfrediniana de Venise ; Allégorie de la Magnificence à l’Art Institute de Dayton,  Ohio), ainsi que plusieurs dessins préparatoires. À la même époque, il exécute à la demande des marguilliers de l’église Saint-Gervais, à Paris, le premier carton pour une série de tapisseries, Saint Gervais et saint Protais conduits devant Astasius (1652-1654, Louvre). Un deuxième carton (Le Martyre de saint Gervais, musée des Beaux-Arts, Lyon) sera achevé par son beau-frère Thomas Goussé après la mort de Le Sueur ; les quatre suivants seront confiés à Sébastien Bourdon et à Philippe de Champaigne. Il faut ajouter à ces compositions monumentales, où le souvenir de Raphaël demeure prédominant, d’autres commandes émanant d’ordres religieux : Adoration des Mages pour les oratoriens de La Rochelle (1653, musée des Beaux-Arts, La Rochelle), et, en 1654, quatre tableaux pour l’abbaye bénédictine de Marmoutiers-lès-Tours (Saint Sébastien soigné par Irène et Saint Louis soignant les malades, au musée de Tours ; Apparition de la Vierge à saint Martin et Messe de saint Martin, au Louvre). Le Sueur y développe un style retenu, concentré et d’une haute inspiration, qui concilie l’élégance décorative et la rigueur de la construction, et où une émotion bien réelle se dissimule derrière la simplicité du ton. La ligne l’emporte sur le volume ; un goût très sûr pour l’arabesque et les figures élancées, aux profils nettement découpés, s’affirme avec une sorte de délectation. S’il paraît plus à l’aise dans des œuvres intimes, comme les Muses de l’hôtel Lambert, où l’alliance des figures et du paysage, la subtile harmonie des couleurs et de la lumière blonde atteignent à la perfection, Le Sueur n’en est pas moins capable de réaliser de grandes compositions solidement rythmées, comme les cartons pour Saint-Gervais. Mais son art se fait de moins en moins narratif (Annonciation, 1652, Louvre ; Allégorie d’un ministre parfait, probablement à la gloire de Mazarin, 1653, musée des Beaux-Arts, Dunkerque) ; tout y paraît comme immobilisé hors du temps, à la limite parfois de l’archaïsme, comme dans la Messe de saint Martin (Louvre), qui fait songer à quelque enluminure médiévale.

L’œuvre de Le Sueur se termine ainsi sur un paradoxe. Mais une mort précoce interrompit, à trente-huit ans, un parcours loin d’être achevé. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, l’emprise de Le Brun et de Versailles rejeta quelque peu Le Sueur dans l’ombre. Pourtant, sa leçon de pureté et de grâce ne fut pas perdue, surtout au XVIIIe siècle, où elle devint une référence majeure pour les artistes qui préparèrent le renouveau classique. Ses dessins, collectionnés avec passion, devinrent des modèles de « correction ». Aujourd’hui, ils nous permettent plutôt de suivre la démarche créatrice d’un artiste qui ne cesse de corriger, de perfectionner ses compositions, de rechercher jusqu’au dernier moment le meilleur groupement de ses personnages, étudiés d’abord séparément. Même sur la toile, il peut modifier encore un geste, une attitude. À partir du langage pictural créé par Vouet, le peintre de Saint Bruno avait développé des recherches formelles de plus en plus radicales, dont s’est nourri tout un courant de l’art français, de Subleyras et Peyron à La Fresnaye et Maurice Denis, en passant par Girodet, Ingres et Puvis de Chavannes. Ces peintres, comme Le Sueur, privilégient la surface, l’agencement harmonieux, touchant parfois à l’abstraction, des lignes, et de discrets accords colorés. Un langage intelligible et plein de sagesse, qui réclame du spectateur une lucide contemplation : Le Sueur, ou la musique du tableau.